Le ver de terre commun est sans aucun doute l’espèce la plus emblématique, car les partenaires sexuels se choisissent ! Mais se choisir, c’est aussi se séduire – soyons souples et prudents avec le sens des mots –, un comportement pouvant s’apparenter à une parade nuptiale.
Nous sommes loin de l’intestin sans cervelle, les intestins de la Terre, d’autant que son système génital est bien plus complexe que le nôtre ; peut-être l’un des plus élaborés du règne animal.
Le sexe n’appelle pas toujours l’amour
En particulier pour les mâles, et sous cet angle, les mâles humains et non humains se ressemblent : l’amour et la reproduction sont en option. Désolé d’être aussi cru, mais pour récolter le sperme d’un taureau, nul besoin de lui présenter une vache en chaleur… ça marche aussi en lui présentant le derrière d’un taureau entravé (non consentant). Pour le lombric terrestre, aussi appelé ver de terre commun — la seule espèce de lombriciens ayant un nom vernaculaire en plus de son nom latin — , c’est pareil, mais pas par le derrière et entre adultes consentants.
Tête-bêche, ventre contre ventre, ils s’accrochent mutuellement grâce à de petits crochets appelés des soies génitales. Par ailleurs, le lombric terrestre ne possède pas une paire de testicules, mais deux ! Vous me direz qu’il est hermaphrodite, je vous répondrai qu’il est alternativement mâle et femelle. Et qu’au moment de l’accouplement, il est mâle… Quant à la durée, le rêve pour beaucoup de femmes, ça dure bien plus qu’un taureau ou un homme excité, les deux « amoureux » restant enlacés longtemps.
Ils sont hermaphrodites protandres selon la nomenclature en vigueur : « En botanique, une plante protandre est un végétal dont les organes mâles sont mûrs avant les organes femelles pour éviter l’autofécondation. En zoologie, l’adjectif renvoie à un animal d’abord mâle puis femelle. » (L’Internaute.fr)
Le ver de terre est un gai luron !
L’éminent professeur Patrick Lavelle, qui a consacré sa vie à les étudier, m’expliquait dans le tome 2 de l’Éloge du ver de terre :
Le ver est un gai luron qui a compris que les deux sexes ont leurs mérites et leurs plaisirs spécifiques. L’accouplement homosexuel entre mâles est ce qu’il a choisi, mais sans pour autant se priver des joies et de la plénitude de la maternité. Et ne va pas croire qu’il n’en est pas conscient ! Ton ami Darwin, qui l’a tant observé, a bien compris tout ce qu’il fait avec ce cerveau pas plus gros qu’une tête d´épingle. Et le ver doit bien rigoler de voir ce que nous faisons avec cette grosse cervelle que l’évolution nous a mise dans la tête.
Entre voisins
Hé, Professeur, vous avancez en terrain mouvant, parlant de joie et de plénitude au sujet d’un animal invisible aux yeux de nos législateurs. Mais vos mots me remplissent, moi qui ai attendu 52 ans pour assister aux premiers ébats « amoureux » de 2 vers de terre. J’avais alors écrit : « Le premier voisin qui sort la tête de son trou, pan : prends ça dans le cornet, voisine. Pour ceux qui commenceraient bêtement à s’exciter, je rappelle que sa voisine est un voisin. Mais une chose en entraînant une autre, qu’est-ce qui les pousse à l’acte ? Certains m’objecteront l’instinct, ne soyons pas si instinctif ! »
Il faut reconsidérer le plaisir animal
À l’exemple des vaches qui adorent se câliner et se lécher mutuellement la tête et le cou en fermant les yeux. Et pas seulement ces zones quand elles sont en chaleur. Je m’égare… Impossible d’écarter la notion de plaisir de l’acte de reproduction, même si, pour le lombric terrestre, il convient d’être prudent. Toutefois, vu qu’ils choisissent leur partenaire sexuel et la durée de leur rapport, il est raisonnable d’envisager qu’ils pourraient échanger plus que des gamètes mâles. D’autant que son appétit sexuel est si fort, qu’il n’hésite pas à braver sa peur ancestrale de la lumière pour venir s’accoupler sur le sol – voir un accouplement dans mon jardin. Tout au moins en Europe, c’est la seule espèce à faire ça, les autres s’accouplant dans la terre !
Sous la terre, comment font-ils pour se rencontrer ?
Le professeur Lavelle : « Reste les endogés à la vie sexuelle plus sobre. Je comprends que tu préfères les anéciques, plus spectaculaires, sexy et communicateurs, comme ton lombric terrestre, mais l’endogé est un gros bosseur, humble et dur au mal. Il y a par exemple une espèce dans les savanes humides de Lamto, en Côte d’Ivoire, le Dichogaster terrae nigrae, qui mesure pas loin d’un mètre de long à l’état adulte et qui vit entre 10 et 40 cm de profondeur dans le sol. Jamais plus de 2 individus par m², plus souvent un seul dans 5 m2… Et pourtant on retrouve leurs cocons, en moyenne deux produits par an et par adulte. Et comme ils s’accouplent dans le sol, tu imagines le problème pour repérer dans un espace compact à 3 dimensions un mâle adulte disponible… et qui en plus lui plaît ! Et où chacun doit creuser de son côté jusqu’à faire galerie commune !
Des auteurs suggèrent que certains ne s’accoupleraient pas, dispersant dans le sol des spermatophores, petits granules visqueux bourrés de spermatozoïdes, que les vers de terre récupéreraient pour se féconder. Mais c’est pareil, comment font-ils pour les repérer et les utiliser ? Mystère total ! »
Merci, professeur. La suite :
Quelques visuels et slogans que j’ai créés pour leur Journée mondiale




L’Éloge du ver de terre n°1 est épuisé et ne sera pas réédité.
Idem pour le 2, bientôt épuisé, il ne sera pas réédité.
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